Sobriété numérique

Nous sommes soumis à des messages fortement contradictoires. D’une part, les informations anxiogènes en lien avec les défis environnementaux comme l’urgence climatique et d’autre part les injonctions des politiques, médias et industriels vers une numérisation complète de la société, comme s’il s’agissait de l’unique voie possible, du salut de notre civilisation, d’une aubaine à ne pas manquer.

Or, nous savons que le développement effréné du numérique n’est actuellement pas durable, que ce soit sous l’angle énergétique, des ressources naturelles et plus généralement des équilibres environnementaux [1].

itopie milite pour la sobriété numérique, soit un développement plus raisonné et qui tient compte des limites planétaires.

La sobriété numérique implique un changement radical dans notre façon d’appréhender ce secteur. Il s’agit ainsi d’identifier d’une part les domaines de la société qui bénéficieraient des apports du numérique sans affecter sa durabilité à long terme, et d’autres part, les domaines qu’il ne faut surtout pas numériser, parce que leurs impacts négatifs dépassent les bénéfices.

[…] le numérique est une ressource critique non-renouvelable qui s’épuise inévitablement. Frédéric Bordage. [2]

Nous faisons donc face à un réel choix de société. Dans ce contexte, l’association RUNE-Genève dont itopie fait partie, milite pour que l’école primaire reste en dehors de cette numérisation, les bénéfices potentiels étant largement inférieurs aux impacts négatifs induits.

Des choix technologiques mauvais pour la société

itopie n’est pas contre la technologie et le numérique. À partir du moment où le numérique est jugé nécessaire, il faut mettre en place ces solutions, en gardant toujours en têtes leur durabilité. Il s’agit de faire des choix éclairés, en identifiant les risques et les opportunités de telle ou telle technologie.

Un cas d’école

Dans le cas spécifique des écoles, on observe que de plus en plus souvent, les choix technologiques pris pour l’équipement informatique s’orientent vers des solutions propriétaires fournies par des entreprises étrangères (souvent localisées sur la côte ouest des USA), disposant d’une position dominante (si ce n’est hégémonique) sur le secteur et pratiquant ce que l’on appelle le capitalisme de surveillance [3].

Ces choix technologiques ne sont pas discutés démocratiquement sur la place publique sous prétexte qu’il s’agit d’outils neutres sans aucune influence sur la société. Or, il s’agit bien de l’inverse. Ces choix ont un impact majeur sur l’économie, le social, l’indépendance de nos institutions, les droits humains et la démocratie.

Les géants de la technologie, que l’on désigne souvent par l’acronyme GAFAM [4], gèrent de gigantesques infrastructures générant des besoins de plus en plus complexes. Ils disposent d’un pouvoir considérable [5]. De plus, ils se sont fréquemment illustrés dans des affaires d’évasion fiscale et de manipulation de masse [6].

L’utilisation de plus en plus massive de ces solutions induit entre autres les problèmes suivants :

  • Atteinte à la vie privée et au libre arbitre des individus et collectivités par la valorisation et l’utilisation des données personnelles des utilisateur·trice·s, donc des élèves, professeur·e·s, administration et pouvoirs publics.
  • Baisse de résilience des collectivités locales, de l’État et des personnes, au profit de grandes entreprises mondialisées concentrant savoir-faire et pouvoir.
  • Création d’écosystèmes propriétaires, favorisant la dépendance des usagères et usagers aux services fournis.
  • Normalisation et appauvrissement des relations humaines comme de la diversité technologique.
  • Affaiblissement des filières de formations en informatiques et de l’économie locale du secteur.
  • Incitation à la surconsommation et au gaspillage de ressources, lié au modèle économique des GAFAM (publicité ciblée, croissance économique matérielle, etc) [7].

Des solutions numériques locales existent

Nous avons en Suisse la capacité et les ressources humaines pour relever le défi de fournir des solutions informatiques efficaces pour les écoles. Et cela représente de nombreuses opportunités positives.

Les institutions et hautes écoles spécialisées peuvent s’orienter vers des logiciels libres et open source [8]. Les raisons sont nombreuses :

  • Elles existent déjà en grand nombre et en diversité. Pour la plupart, elles sont soutenues par des communautés établies impliquant des structures publiques, des écoles, des entreprises privées et des particuliers.
  • Comme elles sont libres, elles sont accessibles gratuitement et peuvent être librement adaptées pour coller aux besoins locaux. Les solutions modifiées peuvent être diffusées à d’autres acteurs publics et privés, localement, régionalement ou au-delà, ce qui permet des économies substantielles (ne pas avoir à réinventer la roue).
  • Ces logiciels peuvent être soutenus, configurés et maintenus par des acteurs économiques locaux, en partenariat avec des hautes écoles. Les deniers publics sont bien mieux investis dans l’économie locale avec ces solutions libres.
  • Dans cette perspective, les institutions publiques sont réellement libres et indépendantes. Les logiciels ainsi développés et enrichis n’appartiennent à personne en particulier, mais à tout le monde. Investir dans les logiciels libres ne se fait pas à fonds perdus, mais profite à toute la communauté [9].
  • C’est une solution pour éviter le Capitalisme de surveillance et permet de bien mieux respecter les droits humains [10].
  • Enfin, les logiciels libres permettent des politiques visant la sobriété numérique [11].

Que ce soit pour le courriel, le partage de fichiers, le travail collaboratif, le graphisme, les visio conférences, la formation à distance ou encore les systèmes de gestion [12], des solutions très efficaces existent sous forme de logiciels libres.

inubo, 1er commun numérique genevois

Le projet inubo d’itopie vise à proposer des services en ligne pour les entreprises et les habitant·e·s genevois·e·s. Au même titre que les coopératives agricoles proposent des paniers de légumes de proximité, nous voulons que des hébergements informatiques éthiques et durables émergent un peu partout sur le territoire, renforçant l’économie locale, une plus grande résilience de la société, les circuits courts et le retour de l’Humain dans les relations entre le fournisseur informatique et le/la citoyen·ne. Le développement de cette solution est prévue pour 2022 !


Références

[1] Voir à ce sujet les publications scientifiques du Shift Project.
[2] Article publié sur le blog d’itopie; émission sur France Culture.
[3] Il est défini comme une nouvelle phase du capitalisme qui utilise la technologie pour instrumentaliser l’individu. Il ne se contente plus seulement de satisfaire les besoins des individus, il les oriente, les renforce et les manipule sur la base de recherches scientifiques et d’automatisations numériques. L’âge du capitalisme de surveillance, Shoshana Zuboff, Zulma, 2020.
[4] Pour Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, les plus médiatisés.
[5] Voir à ce sujet le site Macrotrends qui affiche les différentes capitalisations boursières de ces géants.
[6] Affaire Cambridge Analytica.
[7] Pour respecter les accords de Paris, nous devons plutôt réfléchir à baisser notre consommation de numérique plutôt que l’augmenter année après année. The Shift Project.
[8] On dit qu’un logiciel est libre s’il respecte les 4 libertés, qui sont 1) Liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages; 2) Liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins; 3) Liberté de redistribuer des copies. 4) Liberté d’améliorer le programme et de publier les améliorations.
[9] C’est ce qu’on appelle un Commun.
[10] Petite histoire du capitalisme de surveillance.
[11] Les logiciels libres sont moins gourmands en ressources et peuvent fonctionner avec du matériel plus ancien.
[12] ERP – Enterprise Resources Planning – ou PGI – Progiciel de Gestion Intégrée.