Sonné·e·s par la crise

Ce virus nous prend de court et frappe de plein fouet la population et nos organisations. Le choc fait mal et engendre un stress considérable et une anxiété inédite pour de nombreuses personnes à tous les niveaux de la société. Nous saluons l’engagement extraordinaire des citoyen·ne·s impliqué·e·s dans les services d’urgence ou de toutes celles et tous ceux qui œuvrent dans l’ombre et dont on ne parle jamais.

Cette crise bouleverse nos croyances et certitudes et fait chanceler le dogme du progrès permanent et de l’invulnérabilité de nos sociétés développées. Du haut de notre arrogance, nous nous trouvons groggys, sonné·e·s par une menace obscure sortie tout droit de nos livres d’histoire. Une pandémie, au XXIe siècle ! Comment est-ce possible ? Avec toute la technologie et la science développée jusqu’à aujourd’hui ?

La fragile économie moderne

Après la crise sanitaire, il est vraisemblable que nous aurons à affronter une crise économique sans précédent. Pour soutenir cette économie brutalement arrêtée, les États vont devoir injecter des centaines de milliards de francs (des dizaines seulement pour la Suisse) pour éviter que le moteur ne se grippe (le mot est bien choisi).

Faisons un peu de prospective. Les États sont déjà étouffés par la dette publique (peut-être un peu moins en Suisse), notamment suite à la crise de 2008 et au sauvetage des banques, des organisations que nous avons découvertes comme trop grosses pour faire faillite (too big to fail), des organisations nécessaires au « système » . Comment l’État va-t-il pouvoir financer ces aides colossales dans cette situation, sans compter la chute prévisible des rentrées fiscales et des taxes ? La seule solution pour de nombreux États est de faire marcher la planche à billets, c’est à dire produire de la monnaie pour couvrir ces dépenses exceptionnelles et renflouer l’économie. Cela a en général pour effet de dévaluer la monnaie et de créer de l’inflation. Notre épargne va comparativement perdre de sa valeur. Mais ce n’est pas grave, l’économie va pouvoir redémarrer et le covid-19 fera partie de l’histoire. Reprenez confiance, mesdames et messieurs, la menace a été vaincue ! Et s’il-vous-plaît, recommencez à consommer !

Les gagnant·e·s dans l’affaire

Il se trouve que des entreprises vont largement tirer leur épingle du jeu. Il s’agit notamment des GAFAM, des entreprises pharmaceutiques, du transport de marchandise, et de l’e-commerce, mais essentiellement de grandes organisations.

La baisse du pouvoir des États engendrée par leur endettement massif va s’accompagner d’une augmentation de l’influence des grandes multinationales qui sortent victorieuses de cette crise. Pour les GAFAM, c’est une démonstration publique de leur domination technologique sous la forme d’un sauvetage « bienveillant » de nombreuses entreprises de par le monde. Heureusement que les GAFAM sont là pour nous aider à télétravailler et à commander tout et n’importe quoi, comme si de rien n’était. Le confinement ne touche décidément pas tout le monde de la même manière.

Campagne contre les GAFAM de la quadrature du net (https://gafam.laquadrature.net/)

Les GAFAM et affiliés vont certainement en profiter pour prouver qu’ils sont indispensables au progrès et que la numérisation de la société est nécessaire, tout comme le big data et ce qu’ils nomment faussement intelligence artificielle. Cette crise est bien partie pour donner un sérieux coup de pouce au capitalisme de surveillance (voir à ce sujet le dernier no de la Revue Durable).

L’arbre qui cache la forêt

La mauvaise nouvelle est qu’il y a d’autres crises, qui ne suivent certes pas la même chronologie brûlante que celle du covid-19, mais qui sont assurément bien plus redoutables : la chute drastique de la biodiversité, le changement climatique et la raréfaction des ressources naturelles (notamment). Mais voilà, notre cerveau n’est hélas pas câblé pour que nous réagissions fermement contre un danger éloigné (dans le temps, dans l’espace) mais qui va fatalement se manifester plus tard si on ne fait rien maintenant. Cette prise en compte des différentes crises actuelles est bien expliquée par Aurélien Barrau dans un entretien filmé du 23 mars 2020.

La bonne nouvelle est que les États peuvent, si les conditions sont réunies, faire preuve d’une détermination prodigieuse. Il s’agit maintenant de réunir ces conditions pour nous attaquer aux autres crises.

Rebondir et changer le moteur

Nous avons donc affaire à une crise mondiale sans précédent. Nos États s’endettent massivement et tentent avec l’énergie du désespoir de sauver un système économique défaillant et de donner le change vis-à-vis d’une population ébahie. Quelques gros poissons ne s’en sortent pas trop mal voire plutôt bien et beaucoup de petites organisations locales, nombre d’aîné·e·s et passablement de pauvres vont devoir payer la note.

Ce tableau noir foncé est une réalité douloureuse pour de nombreuses personnes. C’est un fait. Mais ne dit-on pas qu’on ne progresse vraiment qu’en surmontant des difficultés a priori infranchissables ? Un tel choc pourrait ainsi nous faire redescendre sur terre et nous laisser entrevoir d’autres chemins pour une société plus égalitaire et surtout plus durable et résiliente. Nous devons toutes et tous mettre la main à la pâte et il ne s’agit pas de simplement « résoudre la crise » et reprendre les bonnes vieilles recettes d’avant pour « relancer la machine » . Il s’agit de la réinventer.

Comme le dit Pablo Servigne dans son livre « Une autre fin du monde est possible » , il ne sert à rien d’être optimiste ou pessimiste. Ces postures sont essentiellement passives et renforcent l’anxiété et la dévalorisation de soi. Il faut être « activiste », agir dans une perspective de durabilité, et dans l’action vient le sens de ce qu’on fait, qui lui-même amène la reconnaissance des autres et la satisfaction personnelle. C’est une opportunité unique qui nous est offerte de sortir de l’ornière et d’amorcer un véritable changement.

Des solutions : promouvoir les communs

Imaginons un instant que les États aident généreusement leurs entreprises privées en échange d’une taxation musclée et contraignante des externalités négatives qu’elles engendrent, ces coûts qui n’apparaissent nulle part dans la facture finale d’un produit ou d’un service, alors qu’ils entament fortement le capital « Terre » , que ce soit par le pillage de ses ressources, la destruction de sa biodiversité ou le changement de son climat, ces biens communs dont nous dépendons toutes et tous. Ces taxes représenteraient une juste réciprocité aux aides colossales concédées d’une part, et d’autre part, une politique publique forte orientée vers la durabilité.

Rendre à l’État ce qu’il donne en temps de crise, c’est payer des impôts en temps normal. Il faut ainsi combattre vigoureusement les entreprises qui fraudent massivement le fisc en trouvant des stratagèmes sophistiqués ou les mouvements politiques qui œuvrent pour un État faible et dénué de moyens.

apres-ge - ami-e-s et partenaires d'Itopie Informatique - société coopérative - informatique libre, éthique et durable. GenèveL’Économie Sociale et Solidaire (ESS), fort bien représentée à Genève par l’association Après-GE, contribue à faire de l’économie un levier majeur de transition vers une société respectueuse de l’humain et de la biosphère et défend entre autre la non-lucrativité dans son modèle économique. C’est un mouvement incontournable qu’il faut soutenir impérativement.

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Dans le domaine du numérique qui concerne particulièrement itopie, il s’agit notamment d’orienter nos choix vers les logiciels libres, une informatique locale mais fédérée, la promotion de la réparation et la pénalisation de l’obsolescence programmée pour les industriels qui la pratique.

Dans les démarches institutionnelles pour changer la dynamique, il faut d’une façon ou d’une autre contraindre les États et institutions publiques à n’utiliser que des logiciels libres et à publier le code qu’elles produisent. C’est une évidence dans la mesure où ces activités sont financées par les deniers publics, donc nos impôts et taxes. C’est d’ailleurs le propos de la FSFE dans sa campagne « Public Money, Public Code » . Là encore, les communs sont à soutenir, vigoureusement !

Le libre doit également être revendiqué dans les écoles et les médias. Ces institutions sont fondamentales dans les processus de formation d’opinions et de pluralité de pensées, des pierres angulaires de notre démocratie. Elles doivent donc utiliser et promouvoir une informatique libre pour justement garantir ces missions, être indépendantes et soutenir les communs.

Remettre l’Humain au centre, c’est aussi créer des lieux de transition. Et quoi de mieux que des ateliers de réparation et de revalorisation de matériel technologique contenant de précieuses ressources non-renouvelables ? Des lieux ancrés dans la cité, pour recréer le lien social et accompagner les individus dans la transition écologique et le renforcement des communautés locales ?

Promouvoir l’économie locale c’est augmenter la résilience de la société et l’indépendance des citoyen·n·es. Les monnaies locales représentent un moyen complémentaire de soutenir ce tissus indispensable, en réduisant les risques liés aux turbulences financières internationales.

La relocalisation de l’économie va de pair avec une relocalisation du numérique. Enrichis des apports des logiciels libres – donc de communs numériques – et de l’économie sociale et solidaire, il est possible d’imaginer des services informatiques relocalisés mais connectés avec le monde extérieur, transparents et éthiques, dépourvus de toute velléité de surveillance, de pistage ou de profilage à but publicitaire ou de manipulation.

Il s’agit enfin de faire preuve de « sobriété heureuse » dans notre usage des technologies numériques (et du reste d’ailleurs). Les produits informatiques ne sont à l’heure actuelle absolument pas durables. Ils s’usent en quelques années et se révèlent souvent impossibles à réparer alors qu’ils contiennent des trésors de ressources non-renouvelables. Cette posture s’applique également à nos comportements et à notre frénésie d’écrans, d’informations et plus globalement de progrès technologique. Il nous faut urgemment lever le pied, ou comme le dit très joliment Gary Turk dans son manifeste (en anglais), lever le nez (de son téléphone) !

Gary Turk – Look up (traduction et sous-titres français : itopie)

Et itopie dans tout ça ?

Avec nos modestes moyens, nous tentons de promouvoir une autre société, une autre économie et une autre vision du numérique. En plus de la vente d’ordinateurs revalorisés de gamme pro, de la réparation d’ordinateurs, de la formation dans les logiciels libres et de la gestion de sites web, nous proposons un hébergement coopératif basé uniquement sur des serveurs revalorisés et des logiciels libres !

Une fois que le covid-19 sera derrière nous, nous pourrons vous inviter à l’arcade d’itopie, rue Lissignol 10, pour boire un café et construire ces utopies nécessaires !

Un article sur les outils libres de téléconférence a été récemment publié par Gregory, coopérateur itopie.

Sources et inspirations